Interview d’Eliane Marroc, Présidente de France ESF

Par Katy Compagnon, responsable de la filière CESF à l’IRTS

Eliane Marroc, Présidente de France ESFÀ l’occasion des journées d’études intitulées l’accompagnement éducatif budgétaire : regards croisés sur des méthodes d’intervention organisées par France ESF en mars dernier, j’ai interviewé Éliane Marroc, Présidente de France ESF.


Katy Compagnon
Les CESF sont souvent perçues comme des spécialistes du budget. Ne pensez-vous pas que cela les cantonne dans une fonction qui n’est, en fait, qu’un aspect de leur expertise ?

Éliane Marroc
L’accompagnement éducatif budgétaire - AEB - est une méthode d’accompagnement et non un outil. Le CESF s’appuie sur plusieurs techniques lors de ces accompagnements :
- le projet personnel ou individualisé ;
- l’entretien d’aide ou de face à face ;
- les domaines de la vie quotidienne ou la quotidienneté.

Il est vrai que les CESF sont reconnus pour cette technicité comme indiquée dans certaines mesures réglementaires - MAESF, MASP… - Qu’est-ce que cela signifie ? De par leur formation technico-pratique, les CESF mettent en lien ces connaissances techniques et le contexte économique dans lequel évoluent les personnes. C’est à la rencontre de ces différents domaines que va se situer le rapport à l’argent et surtout sa signification. Lors d’accompagnements individuels, il n’est pas rare de mettre en relation des montants de factures énergétiques et des comportements humains.
Le budget est, souvent, la porte d’entrée dans l’accompagnement social. Si l’AEB est une spécificité de l’ESF, elle n’en est qu’une compétence.

L’économie sociale familiale a pour cœur de métier la quotidienneté. Autant tous les travailleurs sociaux interviennent dans la vie quotidienne des personnes, des familles, autant seuls les CESF travaillent sur la quotidienneté. Ce qui différencie vie quotidienne et quotidienneté est le sens donné aux actes constituant cette répétition journalière. Pour le CESF, tous les gestes posés dans les différents domaines de l’alimentation, de la santé, du logement, de l’habillement, de la vie sociale et familiale sont significatifs du contexte culturel et cultuel dans lequel ils s’inscrivent pour les personnes. Ce qui est important pour nous est de permettre à ces personnes d’en comprendre le sens afin de pouvoir les modifier si nécessaire.

Or, tous ces domaines font appel à l’argent ; c’est pour cela que pour certains travailleurs sociaux, une des spécificités professionnelles des CESF est l’AEB. Au-delà du plan comptable qui permet d’avoir une photographie à un instant donné de la situation financière de la personne, de la famille, le cœur de l’AEB est de permettre à ces personnes de penser leur argent et la gestion de cet argent pour pouvoir faire face durant un mois aux charges, aux besoins quotidiens et à la réalisation de leurs projets.
Ainsi, durant les entretiens de face à face, le CESF et la personne vont échanger sur l’usage de l’argent.

Katy Compagnon
Pourriez-vous nous expliquer en quoi les expériences d’actions collectives menées autour de la thématique de l’argent viennent interroger les représentations de l’argent = tabou ?

Éliane Marroc
L’accompagnement collectif des personnes et des groupes fait partie intégrante de la formation ESF. Dès le BTS en ESF, nous apprenons à mettre en place des séances d’information ou/et de formation et à animer ces temps collectifs. Sans forcément parler immédiatement d’intervention sociale d’intérêt collectif – ISIC –, les CESF, grâce à leurs compétences techniques, peuvent mettre en place des actions collectives sur des sujets très divers comme les économies d’énergie, les assurances, les ateliers culinaires, etc.

Le constat que nous pouvons faire est que les personnes vont exprimer une évolution de leur comportement au sein du groupe avec le temps. Si au début, elles viennent par curiosité, pour “faire plaisir” au travailleur social, pour “consommer” l’information ; progressivement, elles vont arriver à échanger avec les autres personnes. Elles vont découvrir qu’elles ne sont pas seules à exprimer certaines difficultés, elles vont se retrouver dans l’image renvoyée par les autres. Ainsi, avec le temps, elles vont accepter de parler d’elles. Grâce au groupe, l’image qu’elles ont d’elles-mêmes va être positivée. La dynamique de groupe permet ainsi de travailler la notion de prévention grâce aux échanges entre les participants.

Il y a un préalable incontournable : le CESF doit permettre d’établir une ambiance sereine, empreinte de bienveillance et surtout faciliter la parole dans le groupe sans jugement. Par le groupe c’est permettre aux personnes de participer, de se réinscrire dans des rapports sociaux où la personne a de la valeur. [1]

Il n’est pas rare, par exemple, à l’occasion d’ateliers culinaires, d’arriver à parler du prix des denrées et ainsi de l’argent dépensé pour les commissions, puis pour les autres postes budgétaires. Lorsque nous avons changé de monnaie, les CESF ont été missionnées pour mettre en place des travaux de groupes autour de l’euro. Très rapidement, les personnes abordaient leurs craintes, leurs peurs en matière d’argent sans pour autant le vivre comme un sujet tabou. Un autre exemple : avec une collègue assistante de service social, j’accompagnais des familles en difficultés financières, nous avons organisé des séances intitulées “relaxation et argent” où les couples présents acceptaient d’être face à face et de se parler de leur argent et de la gestion de cet argent. Nous n’étions là que pour assurer une régulation et si nécessaire une négociation au sein des couples. Les séances ont duré un an avec un groupe stable de six couples qui ne sont jamais revenus voir le service social par la suite.

Je pense que l’argent n’est pas forcément un sujet tabou pour les personnes qui s’adressent aux travailleurs sociaux puisqu’elles vont être dans l’obligation de justifier leurs demandes d’aide financière. Par contre, d’une part, pour les professionnels, l’argent peut être un sujet tabou car il confère indirectement un statut social à travers les “signes extérieurs de richesse”. D’autre part, les personnes que nous rencontrons peuvent appartenir à d’autres cultures et n’ont pas les mêmes repères que nous face à l’argent. Travailler la place de l’argent et la gestion financière en groupe présente un autre avantage, par les échanges, il est possible de démystifier la valeur accordée à l’argent dans le contexte actuel.

Katy Compagnon
De nombreux organismes bancaires se sont investis dans des actions “d’éducation bancaire” ou “budgétaire” en direction des usagers. Peut-on parler alors d’accompagnement budgétaire ?

Éliane Marroc
En 2011, 202 874 dossiers de surendettement ont été reconnus recevables - Enquête de la Banque de France -. En raison de ce contexte sociétal, certaines associations ou fondations plus ou moins proches du réseau bancaire ont investi le domaine de l’information bancaire et mettent en place des actions d’éducation bancaire ou budgétaire pour répondre aux difficultés des personnes.

M. G. Gloukoviezoff, membre de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, définit l’exclusion bancaire comme le processus par lequel une personne rencontre de telles difficultés bancaires d’accès et/ou d’usage qu’elle ne peut plus mener une vie normale dans la société qui est la sienne. Ce n’est pas parce qu’il existe une loi sur le droit au compte que les personnes sont informées du fonctionnement bancaire et des risques encourus lorsque le compte n’est pas géré correctement. Il est important que le système bancaire demeure accessible à l’ensemble de la population.

Je pense qu’il est important que les organismes bancaires, les associations et les professionnels de l’ESF puissent travailler ensemble dans l’intérêt collectif. Nous avons, chacun, des connaissances techniques, des vocables et des valeurs. Il est souhaitable de pouvoir parler de nos différences pour mieux cerner nos complémentarités et ainsi apporter un service plus efficient aux personnes.

Katy Compagnon
Pourriez-vous nous expliquer le rôle de France ESF ?

Éliane Marroc
France ESF est une association loi 1901 constituée de professionnels en ESF et d’associations locales ayant pour objet la promotion de l’économie sociale familiale.
Les buts de l’association sont de :
- rassembler les associations locales ;
- développer la communication et l’information entre les adhérents et les partenaires ;
- porter une réflexion nationale sur l’ESF, ses valeurs, son devenir ;
- représenter la profession auprès des pouvoirs publics, des différents organismes et partenaires.

Ainsi, actuellement France ESF participe aux différentes réunions de travail organisées par la Direction générale de la cohésion sociale concernant la mise en application du plan quinquennal de Lutte contre la pauvreté adopté par le gouvernement en décembre 2012.

[1] G. Cauquil

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Association fondée en 1900 et déclarée le 26 juillet 1901, elle devient une Fondation reconnue d’utilité publique en 1978. En 1987, la Fondation ITSRS (Institut de travail social et de recherches sociales) est agréée en tant qu’Institut Régional du Travail Soial (IRTS). À partir de novembre 2001, l’ITSRS à Montrouge et l’ISIS à Neuilly-sur-Marne ont été réunis afin de former un seul IRTS sur deux sites regroupant au total près de 1700 étudiants.

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