Ethique de la responsabilité et éthique du "care" : quelles logiques pour fonder une éthique de l’intervention sociale ? John Ward

Ethique de la responsabilité et éthique du "care" : quelles logiques pour fonder une éthique de l’intervention sociale ?

John Ward - Editions Harmattan - publié le 16 avril 2010

John Ward, responsable professionnalisation IRTS et traducteurLe "care" devient un terme à la mode depuis que certains politiques français s’en sont saisi. Pour autant la notion d’une éthique du care va au delà d’un simple appel à une société de la sollicitude ou de la solidarité. L’article, paru pour partie dans Vie Sociale no 3 2009, reprend quelques sources philosophiques de l’éthique professionnelle et met en évidence la possibilité d’une autre approche plus ancré dans le quotidien des relations humaines.

On ne peut pas trouver pire reproche à faire à un travailleur social que de l’accuser d’agir "en électron libre", "en solo" ou "en libéral", ce qui veut dire dans la bouche de certains, qu’il ne s’intéresse qu’à son propre intérêt et qu’il utilise les usagers pour poursuivre ses propres fins.

Etre responsable, c’est assurément le contraire de cette attitude, car la responsabilité implique la capacité à respecter autrui et à rendre des comptes sur ce que l’on fait.

Mais le sens de ce terme est-il toujours aussi évident ? Que signifie le fait d’être "responsable" quand la personne dont on s’occupe met à mal les projets les plus manifestement utiles pour lui : quand on est confronté à quelqu’un qui menace de se suicider, qui refuse de donner le minimum d’informations nécessaires pour l’obtention de ses droits sociaux ou qui continue de s’alcooliser alors qu’il a pris l’engagement de limiter sa consommation ? Dilemmes encore plus difficiles : comment mesurer sa propre responsabilité quand l’on agit auprès d’un tiers "responsable", un parent qui éduque (mal) son enfant, un conjoint qui ne rend pas visite à son époux malade, un adulte qui se soucie peu de ses parents vieillissants ?

Je vais suggérer que beaucoup des dispositifs que nous utilisons sont fondés sur une conception "rationnelle" de la responsabilité. Ils nous invitent à introduire des procédures contractuelles, à considérer l’usager comme un être lui-même rationnel ou à l’inciter à devenir. La référence à "l’éthique de la responsabilité" qui caractérise ces dispositifs, n’est pas suffisante, selon moi, pour répondre à certains "cas limites" auxquels les travailleurs sociaux sont souvent confrontés. Une autre piste est suggérée par "l’éthique du care" proposée par la psychologue américaine Carol Gilligan.

Etymologie et définitions

Avant d’aller plus loin, examinons d’abord les définitions couramment employées du terme "responsabilité".

Le dictionnaire étymologique (centre national de ressources textuelles et lexicales) indique que le mot "responsabilité" vient du latin respondere en latin : répondre de. Il apparaît pour la première fois dans a première moitié du quinzième siècle. Elle signifie "l’obligation de répondre de ses actes". En anglais, le terme responsibility apparaît en 1776 dans le Gentleman’s Magazine et à la même époque en allemand, ce qui illustre l’engouement pour ce mot à la fin du 18ème siècle dans la langue des journaux et des discours politiques." Il s’agit d’un terme qui n’a pas d’équivalent chez les Grecs ce qui explique peut-être pourquoi il relève davantage des sciences juridiques que de la philosophie.

Une définition plus philosophique souligne que être responsable nécessite de remplir trois conditions :
- le fait d’être conscient et volontaire par rapport à l’action engagée, de n’avoir subi aucune contrainte pour le faire,
- l’engagement de l’individu à accomplir cette action - plus que l’absence de contrainte, c’est le fait d’avoir accepté au départ la responsabilité avant de l’avoir exercé qui rend "imputable" la responsabilité de l’action,
- l’acceptation des conséquences de l’action ou celles de son non accomplissement.

Par ailleurs, être responsable fait référence "à l’obligation de réparer une faute, de remplir un devoir ou un engagement, d’assumer les conséquences de ses actes". Ainsi, en réponse à la question "responsable de quoi ?", on peut répondre en terme d’action (responsable de réaliser ou non une visite à domicile, par exemple), en terme de bien matériel (être trésorier d’une association, assurer une tutelle auprès d’une personne vulnérable) ou encore en terme de personne (responsable d’un enfant). Le terme est utilisé couramment pour parler de la responsabilité à l’égard des biens matériels (par exemple, dans le cas d’une tutelle), à l’égard des actes engagés ou non engagés (par exemple, être responsable d’un accident, être responsable de la non transmission d’une information importante) et enfin, à l’égard du bien être d’une personne.

Autre complication soulevée par la définition du terme : l’on distingue assez couramment la responsabilité individuelle de la responsabilité collective, distinction présente dans le droit français (mais pas dans tous les autres systèmes juridiques) à travers certaines différences entre les juridictions (le droit civil et plus tourné vers la responsabilité individuelle que le droit administratif, par exemple). Quand une collectivité est considérée comme responsable de quelque chose (par exemple, l’explosion de l’usine à Toulouse), il s’agit de sa "personnalité morale", ce qui veut dire qu’elle est identifiable comme une institution à part entière et unique. Dire que "la société toute entière est responsable de la dégradation des valeurs morales", par exemple, serait impropre, dans la mesure où la "société", n’est pas une personne morale.

Dans le domaine des politiques sociales, en s’inspirant du philosophe François Ewald, nous pouvons une nouvelle forme de responsabilité collective a émergé autour de "l’assurance risque", que cet élève de Foucault associe aux premières indemnisations pour accident de travail (loi de 1898). Cette réparation de l’accident imputée à l’employeur est devenue possible, selon Ewald, grâce à la nouvelle possibilité de calculer le degré de risque et par un mécanisme de mutualisation de ce risque entre groupements d’employeurs. L’accident n’est plus la "faute" de l’employeur, mais la responsabilité est assumée par lui, néanmoins. Il assume la responsabilité des conséquences des dangers encourus au sein de l’usine, mais non pas la culpabilité car il n’est pas la "cause" de l’accident. C’est l’idée que l’on peut être "responsable", mais pas "coupable", avant l’heure.

Cette dernière remarque permet de faire encore une autre distinction car, évidemment, quand Georgina Dufoix, la ministre, a prononcé cette phrase, elle voulait dire qu’elle ne "se sentait pas coupable" des contaminations par le sang transfusé. En effet, la culpabilité est à la fois un sentiment et un état.

L’éthique de responsabilité : un fondement rationnel pour le travail social ?

La notion "d’éthique de responsabilité" a été très présente au moment de la réforme des études des Assistants de service social. Elle figure en bonne place dans la première proposition du CNESS, piloté par Guy le Boterf et déposé en 1999. L’idée était que pour déterminer sa conduite, l’Assistant de service social doit mettre de côté ses convictions pour étudier les conséquences de ses actions. Cela va de pair avec l’idée que l’usager est libre de décider ou non de suivre les conseils donnés et qu’il appartient au professionnel de favoriser cette autonomie.

L’éthique de responsabilité s’exprime surtout par une approche contractuelle de l’intervention sociale. Dans le service social, nous sommes souvent amenés à évoquer la responsabilité dans le cadre de dispositifs contractuel, dont le plus connu est le RMI. La notion de contrat repose sur la responsabilité réciproque de deux parties placées sur un pied d’égalité. Logiquement, comme pour toute autre forme de mise en acte de la responsabilité, le non respect des engagements contractuels vaut sanction. Tout le problème du RMI, quand cette prestation a été introduite, a été de déterminer qu’elle était la sanction que l’on pouvait imposer à l’usager, en cas du non respect du contrat. De quel recours la collectivité dispose-t-elle quand l’usager refuse de "s’insérer" socialement, en renonçant à chercher un travail, une formation ou en continuant à s’alcooliser ? Beaucoup de travailleurs sociaux reconnaîtraient sans doute dans le propos de Cristina de Robertis à ce sujet. Pour cette spécialiste de la méthodologie d’intervention sociale, le RMI relève d’un contrat de type "socio-éducatif".

La sanction est contenue en quelque sorte dans l’échec du projet mis en œuvre, car l’usager est toujours en position défavorable faute d’avoir "appris" à s’insérer. Ainsi, cette application de l’éthique de la responsabilité nous invite à regarder en priorité les conséquences résultant du projet et laisser de côté nos éventuelles convictions sur le bien et le mal. L’intervention garde un caractère moral, néanmoins, dans la mesure où le travailleur social est en droit de ré orienter l’aide proposée et de faire connaître sa désapprobation.

Bien sûr, le problème du "contrat" en travail social n’est pas simple, car il existe plusieurs types de contrat. De plus, dans le cas du RMI, le contrat d’insertion semble très inégal. En effet, il s’engage entre une "personne morale", le Conseil Général, et une personne tout court, l’usager, qui plus est, en situation de faiblesse. On peut s’interroger aussi sur la meilleure définition de la responsabilité collective revenant à une autorité publique (le Conseil Général) à l’égard de tout les RMIstes et celle individuelle du travailleur social qui prépare le contrat.

Il me semble que l’approche contractuelle relève d’une éthique qui fait de la recherche de rationalité le fondement de l’éthique. Cette manière de voir fonde l’intervention sociale sur une éthique faite de règles abstraites. Quand les professionnels se lancent dans ce type de réflexion éthique l’on retrouve souvent une recherche des sources de norme sociale ce qui remonte en définitive à chercher les sources du droit. Il s’agit d’identifier les valeurs fondamentales qui donnent de sens à la notion de justice sociale qui a fondée ces normes.

Dans la tradition philosophique, cette recherche d’une abstraction et d’une règle normative a été exprimée par deux courants majeurs : l’éthique d’Emmanuel Kant et l’utilitarisme de Jeremy Bentham et de John Stuart Mill. En effet, ces deux grands courants philosophiques ont proposé des orientations pour la réflexion éthique qui se retrouvent dans la plupart des réflexions autour de ce qui est "juste" et ce qui ne l’est pas. Dans les deux cas, il y a une sorte de principe général qui préside à tout le raisonnement.

Le fameux axiome de Kant permet de justifier cette position en mettant l’accent sur l’intention des actions engagées. Tout le monde connaît sans doute cette phrase d’Emmanuel Kant :

"Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle" (traduction utilisée par le philosophe Paul Ricœur)

"Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature" (traduction couramment employée).

Un exemple de ce raisonnement : si tout le monde ne tient pas ses promesses, il n’est plus possible de faire des promesses. Et si tous les RMIstes s’étant engagés à faire une formation omettaient de la suivre, par exemple, non seulement les instituts de formation seraient ils fermés, mais aussi, nous aurions nous encore plus de personnes au chômage tout en laissant les entreprises sans main d’œuvre suffisamment qualifié. D’une manière générale, permet au moins de relativiser la place de l’individu en le situant par rapport à une loi universelle.

L’orientation Kantienne et la recherche de principes justes pour guider la conduite du travailleur social au fond le respect du secret professionnel, la recherche du consentement de l’usager, le droit de la personne à connaître les mesures prises à son égard. Si le travailleur social ne respectait pas ces principes, c’est toute l’action sociale qui s’écroule. D’autre part, on peut remarquer que l’éthique kantienne focalise la discussion sur les intentions des personnes concernées. Cela est manifeste dans l’expression "agis comme si.." par exemple. On retrouve ce type de raisonnement dans la notion de "bonne foi". Le Rmiste qui n’arrive pas à tirer profit d’une formation alors qu’il a essayé "de bonne foi" de la suivre avec assiduité n’est pas en rupture de contrat.

Les utilitaristes, philosophes anglais, comme Jeremy Bentham et John Stuart Mill, défendent un autre grand principe, tout aussi abstrait : "Poursuit toujours le plus grand bonheur de toi-même et de tout le monde, dès lors que cette quête du bonheur n’interfère pas avec le bien - être d’autrui." Le "test" d’une bonne action dans cette optique est à appliquer non pas à l’intention mais à ses conséquences. Si le Rmiste souhaite continuer à boire, pourquoi l’en empêcher, dès lors qu’il ne devient pas violent à l’égard de sa famille. L’action sociale viserait au mieux à lui faire prendre connaissance que son bonheur, son propre intérêt peut être mieux servi en arrêtant de s’alcooliser. Le "contrat d’insertion" pourrait être inscrit dans ce sens, dès lors que l’individu reste "autonome" dans sa recherche.

La limite de ces deux grandes écoles d’éthique se situe à plusieurs niveaux :
- L’éthique rationnelle ne tient pas compte ni de l’imprévisibilité du comportement, ni des effets de la relation.
- Les êtres humains poursuivent assez rarement leur propre intérêt objectif, ne font pas des choix rationnels, on le constate tous les jours.
- Pour aider quelqu’un à changer sa manière de faire ou de vivre, son consentement n’est jamais donné en une seule fois. Il est impossible de savoir si l’adhésion au projet est réelle ou non.
- Malgré tout l’effort de professionnalisme, il est difficile de rester dans une totale neutralité. L’attitude "sans jugement" que requiert une éthique fondée sur la rationalité pure, n’est pas toujours possible, quand il s’agit d’établir une relation humaine.
- L’éthique rationnelle ne tient pas compte de l’émotion. Or aider quelqu’un d’autre ne peut se faire qu’avec une posture, une attitude, bienveillante et volontaire.
- L’application de telles règles est désincarnée, indépendant des personnes qui les appliquent. Alors que dans la réalité, le pouvoir d’appliquer une règle dans la vie institutionnelle et sociale dépend d’une relation assumée entre des acteurs, des personnes en chaire et en os dotées d’un pouvoir d’agir.

On peut illustrer ces limites du raisonnement philosophique à travers deux exemples :

L’hospitalisation sous contrainte d’une personne malade mentale, signée par un proche parent dénature la relation familiale. Comment aider une personne à signer une HDT dans "l’intérêt du patient" tout en l’aidant à rester épouse, mère ou enfant de cette même personne ? La décision ne pourrait être prise qu’au cas par cas.

L’évaluation du risque de danger qu’encoure une personne vulnérable. Dans le cas d’une sortie d’hôpital à risque. Faut il privilégier l’intérêt de la collectivité (libérer un lit d’hôpital pour quelqu’un qui en a "réellement" besoin) ou jouer la sécurité ? Le risque associé à cette sortie ne peut être évaluée qu’à la lumière des réalités spécifiques telles que la personne les voit elle-même et dans le cadre d’une relation d’accompagnement.

Dans ces deux cas, l’évaluation de la situation critique et du risque encouru va intégrer la question du lien entre les travailleurs sociaux, les soignants et les soignés et ce lien ne pourrait avoir de sens que dans un positionnement "éthique" - c’est-à-dire
- en cherchant à expliciter avec les personnes les risques qu’eux-mêmes encourent et les conséquences de ces risques et les procédures visant à assurer la protection de chacun,
- en portant une attention - une sollicitude- suffisamment soutenue pour maintenir ce lien,
- en adoptant une attitude "responsable".

L’éthique du care : la responsabilité déterminée par une relation de proximité

La question de l’éthique professionnelle ne peut pas se réduire à cette recherche de justice et de la meilleure application d’un principe généralisable. Elle ne se réduit pas au débat entre les kantiens et les utilitaristes. L’éthique du "care" tente de répondre aux limites de ces raisonnements en intégrant le fait que la réponse éthique tient compte de l’altérité (l’autre n’a pas la même conception de son intérêt que soi). Elle tient également compte que le choix effectué se réalise dans le cadre d’une relation (être hospitalisé par son frère n’a pas la même signification qu’être hospitalisé par un inconnu). Enfin, elle souligne que les règles ne sont pas désincarnées, mais sont élaborées par des personnes en chair et en os, dans le cadre d’institutions elles-mêmes en constante évolution.

Cette notion d’éthique du care peut être rapprochée à plusieurs notions courantes :

La sollicitude.
Comme le souligne Ricœur, faire un geste "amical" n’est pas possible sans ressentir de l’amitié. C’est cela l’idée de sollicitude.

Le soin
Le travail quotidien du soin que peut apporter un proche à quelqu’un de malade aussi bien qu’un soignant professionnel, L’attention portée au bien être d’autrui
Il s’agit du point le plus proche du travail "social" comme pratique professionnelle visant à favoriser l’autonomie de l’autre.

La responsabilité à l’égard d’autrui
Dans cette conception, "l’imputation" dans l’idée classique de la responsabilité, devient une "implication" par rapport à autrui.

La reconnaissance que la responsabilité s’inscrit dans une relation de pouvoir
Les femmes sont plus abonnées au "care", non pas en raison de leur nature plus encline à s’occuper d’autrui et plus altruiste, mais en raison des inégalités de pouvoir liées au genre. Par conséquent, la frontière entre la sphère privée et la sphère publique doit être questionnée.

Le "care" est donc une notion polysémique recouvrant l’idée de sollicitude, de travail, de soin, de l’attention à autrui. Elle est orientée vers les besoins d’autrui. Il faut comprendre que chaque geste du care nécessite "une attitude et une activité spécifique".

La caractéristique la plus marquante du "care" est que cette pratique induit une relation asymétrique : "on en a le plus besoin au moment où on ne peut pas l’offrir en retour" qui peut être compensée, au moins partiellement, par l’utilisation du "contrat" technique visant à rétablir une symétrie dans la relation. Mais ce "contrat" implicite ne sera pas immédiat, ni rationnel. Il porte sur des choses difficilement mesurables et son accomplissement se fait dans "l’implication" et non dans "l’imputation" ou la sanction.

Enfin, le "care" est à la fois en lui-même une valeur en soi, une vertu, mais aussi, un jugement moral sur une activité (le care qui est fait "bien" a de la valeur en tant que care - mais celui qui est fait sans ce "bien" c’est à dire sans cette "félicité", n’est pas réellement du care, simplement du travail). Un peu comme l’amitié - un geste amical, n’est amical que s’il est fait avec amitié.

In fine, le terme "care" - recouvre à la fois l’idée de responsabilité par rapport à autrui, de sollicitude à son égard et de soins au quotidien. Pour résumer notre propos sur le care, soulignons que : _- L’idée de "sollicitude" évoquée par Ricœur n’est pas une idée "rationnelle" accessible purement par la logique. Quand on apporte un soin, on doit le faire non seulement pour les "bonnes raisons" ou suivant Kant "en ayant les meilleures intentions" - il faut y apporter une certaine constance, une disposition affective, une ouverture à autrui - toutes qualités qui semblent échapper à la faculté de raisonnement. _- La notion "d’autonomie" ne correspond pas à celle d’un être rationnel qui poursuit toujours et exclusivement son propre intérêt. Ainsi, être autonome pour un toxicomane, peut vouloir dire aussi bien gérer au mieux sa consommation que faire une demande de cure médicale- dans les deux cas, rien ne permet de dire que ces choix sont "libres" (sincères, pris en connaissance de cause, susceptibles d’être suivi d’effet), ni qu’ils soient réellement dans le meilleur intérêt de la personne (le sevrage comporte des risques, tout comme la continuation de la consommation….)

La réflexion de Carol Gilligan à ce sujet permet de reformuler les dilemmes éthiques en des termes différents. Le care, selon elle, recouvre deux choses : la sollicitude et la responsabilité à l’égard d’autrui. L’avantage du concept de "care" étant justement qu’il permet de rendre compte de la diversité des situations

Enfin, le "care" n’est pas un bien qui peut se revendiquer. Elle s’adresse à des personnes vulnérable, c’est-à-dire dans une certaine incapacité à être autonome dans leur rapport à la parole, (ne pas savoir ce qu’on dit) à l’agir (faire des bêtises sans pouvoir se contrôler), enfin, se conformer à un ordre symbolique (insulter les forces de l’ordre, ne pas être capable de payer ses impôts, son loyer….). Le "care" est porté à l’égard de personnes vulnérables qui, par conséquent, ne peuvent pas retourner le "don" qui leur est fait, du moins, ils ne peuvent pas le faire dans les termes analogues au contrats que nous passons habituellement dans la vie courante.

Pourtant - paradoxalement- les politiques de care insistent sur l’importance de la "responsabilisation". En effet, le "care" ne se réconcilie pas avec des politiques sociales exclusivement basées sur les "droits sociaux" et la notion "d’ayant droit" qui accentuent la dépendance plus qu’elle ne la compensent. D’autre part, pour permettre à une personne vulnérable de garder sa dignité et le niveau d’autonomie qui lui reste, il faut que la responsabilité du "care" soit partagée entre l’aidant et le récipient.

Enfin, le care peut s’analyser sur un continuum entre sollicitude et responsabilité.

Ce continuum s’étend à travers l’espace privé la chambre du malade, par exemple et l’espace public, les paroles tenues auprès de ses proches, les décisions prises en matière de sortie. Par ailleurs, elle recouvre différentes sortes de gestes : celles nécessitant de la réflexivité (aider un paient à respirer) celles répondant à un code et à des conventions précises - (poser un cathéter).

Les objectifs du "care" sont "l’aisance familière" de la personne et le "maintien de soi". Pour cela il faut créer une "proximité" - par exemple, comme les vieux couples, savoir quel geste peut apporter un réconfort... "la félicité d’un rapport familier au monde"

Selon Sevenhuijsen "l’amitié, l’attachement, l’intimité, la dignité et le respect ne sons pas des besoins que l’on peut revendiquer mais néanmoins des besoins nécessaires pour permettre une vie véritablement humaine"
- la conviction que l’autre personne est à égalité avec soi-même : ce qui veut dire que le soin n’est pas un acte de sacrifice de soi, ni d’abnégation
- la prise en compte de la complexité des situations, prise de responsabilité conçue plutôt comme un réseau de possibilités que comme un choix déterminé en une seule fois,
- l’absence de réponse univoque recouvrant toutes les instances d’un problème donné

Conclusion

La responsabilité en travail social nécessite la prise en comte des conséquences de la relation établie et pas simplement de l’imputabilité des actions. Si nous adoptons une approche inspirée " care" elle se conçoit d’abord dans la capacité à être un proche, sans pour autant être un proche parent ou un ami. En cela, on peut suggérer que le travail social et les soins relèvent d’un même champ de responsabilité quand il s’agit de "prendre soin" du bien être d’autrui, d’exprimer de la sollicitude à travers une intervention sociale ou encore de promouvoir son autonomie.

La responsabilité engagée dans l’intervention sociale oblige à rendre des comptes à l’égard d’une entité impersonnelle, l’institution qui confie une mission au travailleur social. Elle nécessite que les lignes de responsabilités soient clairement définies et que les sanctions positives et négatives des actes engagés soient identifiées. Par contre, l’éthique du travail social ne se réduit pas à ces conditions nécessaires à "l’éthique de responsabilité". Elle nous convie à prendre en compte la "voix différente" suggérée par Carole Gilligan, dans la prise en compte des spécificités de la relation du "care" et des responsabilités que cette approche engage à l’égard des personnes vulnérables.

Texte publié et visible sur le site : editions-harmattan.fr

Bibliographie

Patricia Paperman, Sandra Laugier et éds, Le souci des autres. Éthique et politique du care, Paris, Éditions de l’École des hautes Etudes en Sciences Sociales, 2005.
Brigitte Bouquet, Ethique et Travail Social, une recherche de sens, Dunod, Paris, 2003.
Carol Gilligan, Une voix différente - Pour une éthique du care, Flammarion, Paris, 2008.
Mary Midgley, The essential Mary Midgley, Taylor and Francis, Londres 2005.
Fabien Lamouche, "La responsabilité entre éthique, philosophie et droit", Vie Sociale, à paraître en octobre 2009.
François Ewald, L’Etat Providence, Paris, Grasset, 1986.
Cristina de Robertis, Le contrat : un outil pour le travail social, Bayard, Paris, 1993.
Paul Ricœur, De la morale à l’éthique et aux éthiques, consulté en ligne le 22 septembre 08.
Luca Pattaroni, "Le "care" est-il institutionalisable ? Quand la politique du care émousse son éthique", in P. Paperman et S. Laugier, Le souci des autres, éthique et politique du care, Ed de l’HESS, 2005. Ibidem, p. 179.
In : Patricia Paperman, Sandra Laugier et éds, Le souci des autres. Éthique et politique du care, Paris, Éditions de l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2005, p.180.

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