Intervention - Les usages formatifs des "jeux sérieux" dans le cadre de la protection de l’enfance - Pr David Shemmings

L’IRTS Ile-de-France Montrouge Neuilly-sur-Marne & l’Université Paris 13-SPC [1] ont organisé une journée d’étude le 21 novembre 2013, sur le site de Neuilly-sur-Marne intitulée Jeux électroniques et inclusion sociale. Quelles réponses du travail social à ces phénomènes de la société moderne ? Quels usages éducatifs et sociaux des jeux ?
Avec le soutien du Forum Jeu et Société, présidé à UP13-SPC par Mme Elisabeth Belmas.

Le Pr David Shemmings [2] nous a fait l’honneur de sa présence à la journée d’étude sur le jeux électronique. Il est professeur en chaire de travail social à l’université de Kent et dirige une unité de protection de l’enfance et le projet Adam.
Chercheur, spécialiste notamment de la notion d’attachement désorganisé, il nous fait découvrir une façon toute nouvelle de former à la protection de l’enfance : un jeu de simulation de la réalité disponible en ligne.
Le lecteur pourrait aussi prendre toute la mesure des fortes transformations du monde du travail social anglo-saxon, confronté à la violence faite aux enfants qui prend des formes nouvelles et pose des questions de société d’une grande actualité.

Intervention du Pr David Shemmings

Les usages formatifs des jeux sérieux dans le cadre de la protection de l’enfance
The use of Serious Interactive Virtual Reality Simulations in Child Protection services

Vous pouvez télécharger le power-Point et suivre la conférence avec les visuels.

Powerpoint - 7.2 Mo
Le Diaporama de David Shemmings - Jeux sérieux en protection de l’enfance


David Shemmings, professeur en chaire du travail social, Université de Kent, Royaume-UniAu cours de cette intervention, nous allons aborder l’utilisation d’une série de jeux sérieux que notre équipe a créé dans le but de préparer les travailleurs sociaux et autres professionnels de la protection de l’enfance à faire face aux situations difficiles qu’ils rencontrent. Cela sera aussi l’occasion de faire connaître le travail social britannique, apparemment peu connu en France, tout comme la pratique française l’est en Angleterre.
Notre démarche a pris son point départ lors de nos recherches sur les situations extrêmes et parfois dangereuses rencontrées dans le domaine de la protection de l’enfance. Généralement, les actions de formation prennent la forme de groupes de discussion ou de jeux de rôle. Les jeunes professionnels nous ont fait comprendre qu’en entrant dans la vie professionnelle, ils avaient, malgré tout, le sentiment général d’être jetés à l’eau sans bouée et sans savoir nager. Pour remédier à cela, nous avons essayé de faire un pont entre la situation de la salle de classe et la réalité de l’intervention sur le terrain.

Les premières initiatives

Nous avons développé une série de jeux sérieux. Le premier, Rosie 1 a bénéficié d’une petite subvention de l’université d’environ 16 000 livres sterling. Il est disponible gratuitement en ligne. Quand il a été montré à une entreprise commerciale – Microsoft – les représentants de cette société se sont dits très impressionnés et ont évoqué un prix de développement de 5 millions de livres !
Comme vous allez le constater, l’approche artisanale utilisée pour Rosie 1 a imposé beaucoup de limites au départ. Aujourd’hui, nous avons la possibilité de créer un jeu où l’on rencontre un avatar capable de comprendre son état émotionnel interne à partir de l’expression faciale de l’usager. Il réagit en fonction de l’humeur identifiée du joueur, selon qu’elle est agressive, nerveuse, peureuse, fatiguée, triste. Cela devient une expérience vivante, immersive, presque au point de donner l’impression de rencontrer un être humain.
Pour exploiter toutes ces possibilités, nous avons le projet de travailler avec les professionnels des studios Lionshead avec une méthode bien plus sophistiquée que celle du premier jeu, tout en restant dans le cadre d’une action à but non lucratif.

Les premiers jeux ont généré beaucoup d’intérêt. La cité de Belfast a acheté 350 licences afin d’en faire profiter tous les professionnels de la protection de l’enfance de cette ville. Ils ont joué individuellement, puis se sont rencontrés pour discuter des orientations théoriques. Les dialogues ont été modifiés en fonction de leurs réalités locales.
Le jeu peut également être exploité par exemple comme un support pour la sélection du personnel ou dans la supervision par des pairs. Après Rosie 1 nous avons développé un jeu amélioré, Rosie 2 qui offre une expérience formative plus complète.
Nous développons actuellement un troisième Rosie spécifiquement sur le sujet de l’exploitation sexuelle. Regardons ensemble quelques extraits non animés de ce jeu dans sa première version.

power point

Présentation du jeu Rosie 1

Le jeu commence dans le bureau du travailleur social où le joueur assiste à l’échange entre un intervenant social et son superviseur au sujet d’un signalement d’enfant en danger que le service vient de recevoir.
Le scénario passe ensuite à une scène se déroulant à l’extérieur de la maison de la famille concernée. Le joueur peut progressivement approcher la personne située devant la porte qui apparaît assez agressive.
Après avoir réfléchi sur les réponses possibles, le joueur peut cliquer sur des icônes conduisant vers des exposés et de courts clips vidéo sur les thèmes soulevés.

Entre parenthèses, notons que quand on demande aux jeunes travailleurs sociaux débutants britanniques ce qu’ils ressentent à ce stade du jeu, ils répondent souvent je préférerais rentrer au bureau et ne pas rencontrer ce gars. Lors d’une présentation en Suède, la réaction a été différente. On nous a dit qu’un professionnel n’irait jamais seul à domicile. On fait toujours ce type de visite à deux, ce qui montre qu’ils ont bien plus de travailleurs sociaux disponibles. Ils m’ont dit que c’est parce que deux têtes sont mieux qu’une seule.

Le joueur progresse et entre dans la pièce principale.
Il peut évoluer dans la pièce et interagir avec les personnages, mais ne pourra pas parler avec le petit garçon.
Le monsieur devient très agressif quand l’on s’approche de lui. Le jeu utilise la technique des branches de conversation avec des réponses à choix multiples.
Le monsieur produit un serpent. C’était une situation qu’une travailleuse sociale a rencontrée sa pratique : une personne est venue à la porte avec un python.

Dans la deuxième version du jeu, nous avons supprimé une partie de la mobilité, notamment, la possibilité de passer derrière les personnages qui ne semblait pas très pertinente. Par contre, ce jeu offre un contenu beaucoup plus riche avec une grande variété de scènes. Cela prendra à peu près 15 minutes.
Dans cette version plus récente du jeu, nous avons également intégré un système d’observation du joueur qui permet de connaître sa réaction émotionnelle. Il est muni aussi d’un appareil pour suivre les yeux du joueur.

En progressant dans le jeu, le joueur peut aborder différents clignotants relevant de l’évaluation d’une situation de danger supposé. Il peut cliquer sur courriel ou sur le téléphone mobile et sur le message que le travailleur social a envoyé au départ.
En regardant le jardin, il verra des éléments inquiétants. Par exemple, beaucoup de travailleurs sociaux regardent le caca de chien et l’identifie comme un facteur de risque. Mais au fait, ce n’est pas nécessairement un problème. Cela dépend s’il y a un bébé présent. Par exemple, dans ma propre maison, on va probablement identifier du caca de chien dans le jardin.
Dans le déroulement du jeu, le joueur a un choix ici par exemple : faut-il aborder la question de l’absentéisme à l’école ou de la propreté ?
Il y a des éléments intégrés dans le jeu pour attirer le joueur dans une direction afin de lui faire prendre conscience de ses préjugés et de travailler sur les représentations dont il est porteur.

La mère va parler et le travailler social a le choix entre plusieurs réponses. Le joueur regarde la cuisine et peut réagir, et là de nouveau, on va pouvoir mettre en évidence des présupposés et des préjugés sur ce qui représente un danger dans cette cuisine.
Cette mère devient progressivement de plus en plus émotionnelle : cela permet de se poser la question du type de réaction la plus adéquate.
Il y a des enfants jumeaux à l’étage au dessus. Dans la loi anglaise, le travailleur social n’a aucun droit d’accès à la maison, pas plus que la police. Tout doit être fait sur la base de bonnes compétences de communication dans le cadre d’une relation de confiance. Dans cette chambre en particulier, il y a de très jeunes enfants jumeaux et des chiots. Il faut décider si les enfants sont en sécurité avec ces animaux.

La scène finale représente un entretien avec la petite fille âgée de neuf ans où le travailleur utilise une variété de techniques que nous développons pour explorer le ressenti de l’enfant avec une interrogation sur qu’est que cette personne ressent à ce moment précis.
C’est-à-dire que c’est une projection des souhaits et des émotions de l’enfant. On utilise par exemple, un échantillon d’images de visages et on va demander Quelle expression du visage mettras-tu sur quelle personne dans ta famille ?
Parfois pour ce type de travail on utilise des poupées pour aider l’enfant à s’exprimer. Par exemple, on va commencer une histoire et demander à l’enfant de la compléter. Par exemple, le travailleur social commence un dialogue entre une poupée mâle et femelle :
- Tu as perdu mes clés.
- Non je n’ai pas perdu les clés.
- Mais tu perds mes clés tout le temps
- Oui, mais cette fois je ne les ai pas perdues
Puis le travailleur social demandera
- Comment est-ce que tu penses que le dialogue va continuer ?

Les recherches menées par les spécialistes avec un protocole éthique très élaboré, on a pu montrer que les enfants maltraités ont tendance à élaborer des dialogues conduisant à la catastrophe en donnant une suite et une fin à ce type l’histoire. Cela est appelé la technique de la tige d’histoire – story stem développée par le Centre Anna Freud à Londres.

Nos autres jeux déjà développés et en projet

Les services spéciaux de la police nous ont contactés en vue de créer un jeu sérieux en rapport au terrorisme pour appréhender comment les organisations terroristes engagent un travail d’endoctrinement – grooming – auprès de mineurs préadolescents ou adolescents.
Ces groupes utilisent des techniques telles que les jeux sexuels et jeux avec les stupéfiants, en ciblant directement différents groupes de jeunes : les très jeunes enfants en situation de vulnérabilité et très influençables ; les adolescents autistiques qui réagissent favorablement à des instructions précises et les jeunes suicidaires auprès de qui le message serait que la vie semble dénuée de sens, mais qu’il est possible donner une signification à la mort. Ainsi, la connexion se fait selon lui est autour du concept de grooming qui est une forme d’endoctrinement sophistiqué. Les groupes manipulent les besoins d’attachement de l’enfant sur une période de plusieurs années offrant à ces jeunes un environnement sécurisé pendant toute une période de plusieurs années afin d’instaurer une domination complète.

J’ai accepté de travailler sur ce projet en raison de la similarité entre les problématiques que nous connaissons d’exploitation sexuelle, de jeux addictifs et les effets des stratégies adoptées par ces organisations terroristes et les organisations.
Nous travaillons avec une NGO appelé CEOP – une organisation britannique qui regarde l’exploitation par internet qui est en lien avec la police. On va construire un jeu bientôt avec CEOP.

Un autre jeu appelé Zak va être présenté par mon co-directeur aujourd’hui même à Antwerp et nous espérons travailler également avec les autorités aux Etats-Unis et au Canada.
Notre premier ministre a contribué à la promotion de ce jeu Zak à travers l’UK en raison de la mort tragique d’un soldat à Londres qui a été poignardé en pleine rue à Londres. Cela a stimulé l’intérêt des pouvoirs publics pour notre produit.
Enfin, le jeu Visiting Eliot a été créé pour la police et pour le service de probation. Il est question d’un délinquant sexuel et le jeu permet aux travailleurs sociaux de la probation de mesurer s’ils connaissent bien les lois et les procédures et d’analyser la situation présentée.

Zak peut être décrit comme une chronologie – timeline – inspirée de Facebook.
La tâche pour le mineur âgé de 14-15 ans est de regarder en arrière et dire quels ont été les signes que quelque chose n’allait pas. Il est invité à identifier et prédire quels ont été les facteurs déclenchant et les dangers. C’est toujours difficile parce que le délinquant sexuel est obligatoirement vu à travers de nombreux stéréotypes. Le jeu est muni d’un lecteur du visage et un appareil pour suivre les yeux qui retransmet au joueur ce qu’il a regardé en priorité et, surtout, ce qu’il a manqué d’observer. Il identifie des points chauds qui ont été regardés intensément par un groupe de 30 ou 40 joueurs.
Comme l’on pouvait le prévoir, ils regardent ici dans l’exemple, les bébés.

Il faut savoir qu’il y a une différence très significative entre ce que notre visage dit et ce que la personne déclare ressentir. Bien entendu, il ne s’agit pas de dire ce qui est vrai ou ce qui ne l’est pas en matière d’émotions ressenties. Nous essayons simplement de relever que l’expression visuelle n’est pas lue de façon concordante avec ce que la personne dit ressentir.
Beaucoup de travailleurs sociaux, par exemple, disent je me sens en colère face à certaines images alors que leur visage dit qu’ils se sentent triste, est-ce qu’ils se défendent de la tristesse, est-ce qu’ils la masquent.

Nous savons par la recherche que si vous masquez des sentiments forts comme la tristesse ou si vous les réprimez, vous allez avoir des conséquences négatives.
On a fait une recherche par exemple auprès de chirurgiens dans l’un des hôpitaux de Londres et il apparaît que quand les émotions sont réprimées, il y a de nombreuses conséquences négatives : un système immunitaire compromis, des aptitudes à la prise de décision diminuées et surtout des problèmes d’attention.
En effet, on ne voit plus les choses importantes. Ils ne voient plus les choses importantes. Simplement, on ne voit plus ce qu’il y a. En si on prend en compte cela dans la protection de l’enfance, cela peut apporter une amélioration de nos jugements.

En conclusion, nous avons constaté que les jeux que nous produisons rencontrent un succès certain. Les travailleurs sociaux s’en emparent et s’en servent de façon bien différente de que ce que nous en aurions jamais imaginé. Je suis ravi que vous m’ayez invité à en parler.

Questions posées à David Shemmings

Est-ce que tout cela ne correspond pas un peu à un effet Big Brother ? Quand il existe une machine qui nous dit quelles émotions nous avons et qu’elles ne sont pas celles que nous déclarons. Que signifie le fait qu’une machine puisse savoir ce qu’une personne ressent ?
David Shemmings. Cela nous donne une opportunité de réfléchir sur différentes choses. Je suis inquiet moi–même sur la question du Big Brother. S’il y a une différence entre ce que le visage dit que vous ressentez et ce que vous dites, il vous appartient vous-même de décider si vous voulez changer quelque chose. C’est un processus réflexif. Sur un plan philosophique, cela soulève beaucoup de questions.

Dans ces différents jeux, y-a- t-il un gagnant ? Comment est-ce que cela fonctionne du point de vue de la compétition ?
David Shemmings. On ne gagne que dans le jeu pour adolescents. Par exemple, une des personnes dans le jeu terrorisme a une barbe et beaucoup disent C’est un terroriste. EN fait, c’est un autre. Pour les jeux destinés aux professionnels, on ne gagne rien, ni de bonne ou de mauvaise réponse.

Est-ce qu’on peut utiliser ces jeux dans la formation sur le terrain ?
David Shemmings. Oui, ils peuvent être utilisés à tous niveaux, quel que soit le niveau de développement professionnel et sur le terrain.

Intervention Reproduite avec la permission de l’auteur.
Traduction John Ward.

Découvrir le programme de la journée Jeux électroniques et inclusion sociale

Université Paris 13 UFR LSH

Photos - Anne Bernard & Marie Christine Girod - IRTS 2013

[1] Le CRIDAF - Centre de recherches interculturelles sur les domaines anglophones et francophones & l’UFR LSHS - Lettres sciences de l’homme et des sociétés - / Pléiade - Centre de recherche pluridisciplinaire en lettres, sciences de l’homme et des sociétés.

[2] Professor David Shemmings OBE PhD, Professor of Child Protection Research, Co-Director of the Centre for Child Protection, http://www.kent.ac.uk/sspssr/ccp Co-Director of the Assessment of Disorganised Attachment and Maltreatment (ADAM) Project, http://adamproject.tiddlyspot.com/V... Professor of Chid Protection Research, Royal Holloway, University of London

Livres, textes, interventions...


Géolocalisation

IRTS Ile-de-France Montrouge Neuilly-sur-Marne
1 rue du 11 Novembre
92123 Montrouge
Tel : 01 40 92 01 02
contact.montrouge@irts-montrouge-neuillysurmarne.eu

IRTS Ile-de-France Montrouge Neuilly-sur-Marne
150 avenue Paul Vaillant Couturier
93330 Neuilly-sur-Marne
Tel : 01 49 44 67 10
contact.neuilly@irts-montrouge-neuillysurmarne.eu

Qui sommes nous

Association fondée en 1900 et déclarée le 26 juillet 1901, elle devient une Fondation reconnue d’utilité publique en 1978. En 1987, la Fondation ITSRS (Institut de travail social et de recherches sociales) est agréée en tant qu’Institut Régional du Travail Soial (IRTS). À partir de novembre 2001, l’ITSRS à Montrouge et l’ISIS à Neuilly-sur-Marne ont été réunis afin de former un seul IRTS sur deux sites regroupant au total près de 1700 étudiants.

Nos partenaires

Ile de France Unaforis

© 2009 fondation-itsrs.org, tous droits réservés