Les travailleurs sociaux à l’épreuve de la question artistique par Gérard Creux

Jeudi 9 février 2012 - Pratiques artistiques et travail social Gérard Creux, docteur en sociologie, attaché de recherche à l'Institut Régional du Travail Social de Franche-Comté
Gérard Creux, docteur en sociologie, attaché de recherche à l’Institut Régional du Travail Social de Franche-Comté, auteur d’une thèse sur les conduites artistiques des travailleurs sociaux en milieu professionnel.

Intervention lors des 1ères rencontres régionales européennes du travail social à l’IRTS Ile-de-France Montrouge Neuilly-sur-Marne, site de Montrouge.

Texte de référence - Fêtes de la pensée - Du 26 au 28 juin 2012 - Site de Neuilly-sur-Marne.

Notre réflexion porte spécifiquement sur la présence de l’"art" dans le champ du travail social et plus précisément sur la question de son usage par les professionnels de ce secteur. Nous nous sommes interrogés sur le fait que des travailleurs sociaux aient des pratiques artistiques dans le cadre de leur profession. Nous avons émis l’hypothèse que c’était à partir des transformations du travail social qu’il était possible d’avoir quelques éléments de réponse. En effet, en analysant l’histoire du travail social, nous pouvons avancer [1] qu’il s’est "rationalisé", plus précisément, qu’il est passé, au sens de Max Weber [2], d’une rationalisation par valeur (c’est-à-dire fondée sur des principes moraux et éthiques constitutifs des valeurs des travailleurs sociaux) à une rationalisation par finalité, fondée davantage sur des résultats "objectifs" et construit autour de notion telle que l’ "évaluation", la "démarche qualité" ou encore les "bonnes pratiques". Cette transition, à partir de ce point de vue théorique, nous a amené à déduire qu’elle provoquait chez les travailleurs une forme de "désenchantement" [3] professionnel.

Par la suite, nous avons défini le rapport entre art et travail social à partir des travaux de l’École de Francfort. En effet, selon Théodor W. Adorno, l’art est en lutte avec la rationalité imposée au monde, rationalité dont il utilise quand même les moyens pour construire l’œuvre. Il note ainsi que l’art est le refuge du comportement mimétique [4] et ajoute que Le fait que, en tant que mimétique, l’art soit possible au sein de la rationalité et se serve de ses moyens est une réaction à la médiocre irrationalité du monde rationnel en tant qu’administré [5]. Dans ces conditions, les pratiques artistiques des travailleurs sociaux ne seraient-elles une échappatoire ? Herbert Marcuse ne voyait-il pas dans l’art, malgré ses limitations idéalistes, et au milieu d’un monde de plus en plus totalitaire, la permanence de l’appel, sous forme de vraie nostalgie, à un monde de satisfaction humaine ? Il notait ainsi que l’art est peut-être le "retour de ce qui est refoulé" sous sa forme la plus visible [6] et il ajoutait, L’art ne peut rien faire pour empêcher la montée de la barbarie (…) [7] car il ne peut pas changer le monde, mais il peut contribuer à changer la conscience et les pulsions des hommes et des femmes qui pourraient changer le monde [8]. Autrement dit, sans avancer que les modes d’intervention des travailleurs sociaux deviennent "unidimensionnels" (au sens de Herbert Marcuse [9]), nous percevons l’axe de notre réflexion à savoir que les conduites artistiques des travailleurs sociaux participent au réenchantement du travail social et en conséquence posent, et sont susceptibles d’être un acte de résistance face aux changements du travail social. Le terme de "réenchantement" est employé par opposition au terme de "désenchantement" de Max Weber.

Cependant, pour que ce processus fonctionne, il est nécessaire d’analyser les caractéristiques socialement et intrinsèquement admises de l’art. En effet, il est nécessaire de rappeler qu’il est en premier lieu une construction sociale et extérieur aux consciences individuelles. Il s’inscrit dans un univers de croyance (tout comme le travail social), construit autour de discours qui le sacralise et définit en même un certain rapport au monde. Ainsi Jean Duvignaud note que définir l’expérience artistique sous l’aspect d’un sacré, c’est s’accrocher à ce rêve de communion chaleureuse que les petits groupes, les sectes offrent à chacun de leurs membres ; mais c’est accorder à la "tribu primitive" une importance et une signification réelle qu’elle n’a jamais eue que dans l’esprit des premiers sociologues [10] Et comme le rappelle Jean Dubuffet, Il n’y a pas plus d’art des fous que d’art des dyspeptiques ou des malades du genou. [11] Néanmoins, c’est bien à partir de la sacralisation de l’art qu’il paraît nécessaire d’envisager la question des pratiques artistiques dans le champ du travail social. En effet, c’est parce qu’il véhicule intrinsèquement une croyance en des vertus positives qu’une explication sociologique semble possible et dépasser la simple description d’une activité. C’est à partir de ce point de vue que nous allons analyser les bénéfices symboliques que les travailleurs sociaux obtiennent de ce type d’activité dans le cadre de leur profession ainsi que les rapports entretenus avec les usagers.

Les bénéfices symboliques de l’expérience artistique des travailleurs sociaux

C’est à partir d’un travail empirique [12] auprès de travailleurs sociaux ayant des pratiques artistiques que nous allons apporter quelques de réponse. La question des bénéfices symboliques a été abordée d’un point de vue quantitatif et qualitatif.
D’un point de vue statistique, à la question portant sur spécifiquement sur ce thème nous avons obtenu les réponses suivantes :

Deux éléments principaux se dégagent. En premier, les conduites artistiques engendrent des bénéfices, seuls 2,1% des réponses indiquent qu’elles n’apportent "rien de tout cela" (ce qui représente moins de 5% des répondants). En second lieu, pour le tiers des réponses, l’activité artistique entraîne "une transformation des relations avec les usagers". Cette transformation semble se jouer autour de la "parole". Même si nous comptons approfondir ce point, Évelyne, éducatrice spécialisée, à propos de son atelier de théâtre souligne :

Évelyne : au niveau de la relation éducative ça été très riche parce que justement, j’ai abordé des choses qui ne pouvaient pas s’aborder, qui auraient pu s’aborder, émerger quelque part à un moment donné, mais là, c’était quand même plus… euh… l’effet de groupe et l’effet de théâtre a favorisé quand même la parole déjà de toute façon, c’était quand même ça, voilà.

Ensuite, à 28,6%, elles permettent d’avoir (ou de retrouver ?) "un espace de liberté dans le travail". Cette proposition de réponse que nous avions faite à la suite de notre travail exploratoire semble se confirmer. Aussi la question que nous pouvons nous poser est de savoir s’il s’agit d’une nécessité face la rationalisation du travail social ou au contraire une manière différente d’envisager son temps de travail qui pourrait se résumer en quelque sorte à un "temps pour soi" au sein même de l’activité professionnelle, situation au demeurant paradoxale si l’on considère que le temps de travail est un temps contraint et que dans ces conditions un "temps pour soi" n’est guère envisageable en terme de finalité. Cependant, au regard de nos entretiens c’est bien de cela qu’il s’agit. Denise, monitrice éducatrice nous a ainsi expliqué que son atelier d’arts plastiques était une grande motivation pour tenir jusqu’à la retraite. Elle nous a, part ailleurs, expliqué que parce qu’elle était déléguée du personnel, les réunions avec le Directeur de son établissement étaient particulièrement tendues ; l’atelier était ainsi en quelque sorte une échappatoire :

Denise : l’atelier c’est vraiment un moment important et puis ça m’aide à supporter ces trucs-là, ces désagréments-là. Quand je suis à l’atelier, il peut penser ce qu’il veut, j’en ai rien à cirer, c’est plutôt important. (…) Vraiment dans mon métier, j’avoue, avec les années, je ferais que ça, je serais vraiment la plus heureuse.

Yann, aide médico-psychologique nous a fait remarquer que l’existence de la musique dans le cadre de son travail, n’a pas de prix. Seulement, ce n’est pas au regard de l’établissement, mais au regard de ce qu’il aurait pu faire comme métier :

Yann : La plupart des gens qui travaillent autour de moi, j’ai toujours eu l’exemple de voir mon père, ma mère est dans un bureau. Le tableau de ce que je pense du travail en général, et moi j’ai la chance de faire un truc avec mes tripes et ça, ça n’a pas de prix, je veux dire. Je peux reprendre l’entreprise de mon père et à la sortie gagner trois fois ce que je gagne, mais j’ai voulu faire quelque chose qui me plaît, quelque chose qui me motive. Moi je me lève le matin, je me vois aller bosser, je me dis tiens j’ai une idée, je vais faire tel truc avec untel, on va jouer là, on va faire de la gratte avec untel, on va… bon voilà, c’est, ça n’a pas de prix, c’est, c’est tout.

Aussi, nous pourrions avancer que si l’hypothèse du réenchantement professionnel peut être envisagée, c’est avant tout un réenchantement pour soi [13] ?
En effet, si l’engagement a souvent été considéré comme une caractéristique des travailleurs sociaux, la professionnalisation a entraîné une technicité dans le travail, reléguant en seconde place cet aspect de ces hommes et de ces femmes qui se dirigent vers ces carrières. L’engagement, sous l’action rationalisante, pourrait se transformer vers un repli sur soi, les conduites artistiques en seraient un révélateur.
Un peu loin, avec 13,5% des réponses, les pratiques artistiques transforment les "relations avec les collègues". En ce sens, les conduites artistiques ne sont pas uniquement un outil de médiation entre les travailleurs sociaux et les usagers, mais aussi entre les collègues de travail. Les relations de travail sont de fait avant tout des relations sociales, sources potentielles de confits et le travail social n’échappent pas à cette règle.
La "reconnaissance" du travail par les élus et les partenaires reprend environ 10% des réponses. Sous cet angle, cette dimension n’a, pour ainsi, dire, pas été évoquée dans les entretiens. Néanmoins, elle ressort suffisamment quantitativement pour avancer qu’implicitement ou non, les pratiques artistiques peuvent conduire ou permettre d’asseoir cette reconnaissance, celle-ci étant considérée comme un manque au dire des travailleurs sociaux. Et c’est peut-être davantage en terme de "crédibilité", dont les conduites artistiques seraient porteuses, que la reconnaissance pourrait se manifester comme nous l’a fait remarquer Cloé, assistante de service social :

Cloé : Ça n’a cessé de nous donner des cartes de crédit, parce que ça s’est super bien passé, on a respecté le budget qui nous était imparti, ça été un succès incroyable, donc c’est vrai qu’après on a, on a eu cette carte de crédit je dirais à la fois en crédibilité et en argent, et on a pu continuer à travailler sur ce projet qui n’est pas terminé parce qu’on avait pondu un truc impressionnant qui touchait tous les publics et on n’en a exploré qu’une partie.

Enfin, force est de constater que très peu d’entre eux ont eu de "promotion hiérarchique" [14] . Raoul, éducateur technique spécialisé, a cependant eu une proposition pour être chef de service, mais il estime que c’est l’évolution normale des choses, tout en s’interrogeant sur : comment c’est reconnu ? les conduites artistiques, avançant que la promotion dépendait aussi de la direction et des établissements. Cloé, assistante de service social, considère ainsi que les projets qu’elle a mis en place lui ont permis d’acquérir un nouveau poste :

Enquêteur : je vois sur la carte que vous m’avez transmise, c’est marqué "animatrice locale d’insertion" ?

Cloé : oui, alors effectivement, le fait d’avoir mené tous ces projets d’action collective avec succès je dirais puisque tous les objectifs ont été atteints, les budgets respectés, ça m’a permis de décrocher ce poste-là, d’animateur local d’insertion, qui est un poste spécialisé RMI où je suis toujours en contact avec la polyvalence de secteur mais à un autre, un peu décentré, voilà.

Pour le cas de Cloé, la nature du projet a joué un rôle non négligeable dans cette promotion. En effet, il a nécessité des moyens humains importants et à donné lieu de plus à représentation. Aussi, bien que ce soit sous forme hypothétique que nous avançons ces propos, plus le projet se donne à voir tant dans son organisation que dans sa finalité, plus les chances d’évolution de carrière augmentent ; ce qui donnerait aux conduites artistiques une dimension particulièrement intéressée sans que cela soit affiché comme tel. En revanche, Christian, éducateur spécialisé, a une position beaucoup plus tranchée : devenir "chef", n’est pas son objectif. Il met davantage en avant son propre "épanouissement" :

Christian : ceux qui ont envie de devenir cadre ne viennent pas me rencontrer parce qu’ils ne restent pas longtemps et parce que j’ai fait aussi le choix de ne pas être chef de service, c’est aussi un choix, on me l’a proposé à plusieurs reprises, j’ai fait ce choix-là parce que c’est pas dans ma pensée pour l’instant en tout cas, non pas que ça soit bien ou mal, c’est aussi une histoire de recherche personnelle aussi.

Cependant, si elle ne procure pas systématiquement une promotion, elle peut néanmoins procurer une image spécifique. En effet, tout comme l’artiste, le travailleur social peut être étiqueté et profiter de ce statut. Pour Béatrice, monitrice-éducatrice, c’est une autre forme relationnelle avec les personnes et c’est “passionnant” ; elle en a tiré également un statut un peu particulier :

Béatrice : il y a le vécu et l’ambiance, il y a aussi la gratification du résultat obtenu, il y a l’approche de l’esthétique qui est importante, et ça il faut le… j’y tiens à ça. Et au final, il y a des expositions aussi. Ben ça m’apporte aussi d’être valorisée et d’avoir un statut un peu particulier à l’institut, au final, à long terme, ça été ça aussi. Après évidemment, d’un point de vue éducatif, c’est… c’est passionnant, c’est intéressant aussi. C’est une autre forme relationnelle.

À la marge, les bénéfices peuvent être beaucoup plus pratiques d’un point de vue professionnel. Certains travailleurs sociaux, par exemple, ont acquis une meilleure connaissance d’un secteur particulier de leur activité ; notamment ils ont mieux connu les différentes institutions qui peuvent intervenir dans le champ du travail social, ont pu "créer des rapports privilégiés" comme nous l’a fait remarquer Aline, assistante de service social.
Des travailleurs sociaux ont tout simplement expliqué avoir fait leur travail. Il ne s’agit pas d’avancer qu’ils deviennent à leur tour routiniers ; les pratiques artistiques sont considérées ici comme "ordinaires" dans le sens de ce que doit faire au quotidien un travailleur social à contrario des pratiques rationalisées. Ainsi, Anne, animatrice nous explique :

Anne : La seule reconnaissance, c’est celle d’avoir fait mon travail, c’est tout. Après, c’est pour les personnes. Ça fait partie de l’axe de la citoyenneté. Jacques, éducateur spécialisé, en dehors du fait que "ça flatte l’égo" souligne également qu’il n’a fait que son "boulot" :

Jacques : J’avais l’impression qu’ils avaient des choses à se raconter. Ils - les jeunes - vivaient des choses communes, ils ont fait quelque chose en commun, ils étaient fiers de l’avoir fait. Et finalement, ils étaient ensemble quoi. Et là vraiment j’avais le sentiment d’avoir fait mon boulot. Et ça me donne envie de continuer, à ce titre là.

En plus de cela, Cloé, assistante de service social, qui a près de 30 ans d’ancienneté, pense, en tant que travailleur social, que ça été le "meilleur moment de – sa - carrière". Par ailleurs, elle souligne que cela lui a permis de ne plus faire du "béquillage" (c’est-à-dire ne plus travailler sur les défaillances des personnes) et retrouver une posture professionnelle :

Cloé : on fait de l’usinage par rapport à la gestion de dispositifs maintenant et non plus de l’accompagnement, je trouvais, j’avais l’impression qu’on retrouvait notre posture professionnelle, moi j’ai fait mes études dans les années 75, entre 75 et 78 quelque chose comme ça, je retrouvais je dirais l’essence même du travail social qu’on a perdue, qu’on a complètement perdue [15] (…) travailler sur les compétences des gens et leur savoir-faire, je trouve que c’était une posture professionnelle différente et vachement agréable en fait.

On notera également que les bénéfices portent également sur le "bien-être" professionnel. Les conduites artistiques, pourraient, de ce point de vue, comporter une dimension thérapeutique qui ne soit pas dirigée uniquement vers l’usager, mais aussi vers le professionnel. Ainsi, Michelle, assistante de service social, souligne qu’elle se sent beaucoup moins "fatiguée" grâce à son atelier de théâtre :

Enquêteur : depuis que vous faites ça, ça a changé quoi dans votre travail ?

Michelle : … moi je trouve qu’on est beaucoup, je trouve qu’on est, je trouve pas le terme… qu’on est beaucoup moins fatigué que la moyenne des travailleurs sociaux, c’est pas le bon terme fatigué…

Enquêteur : parce que les travailleurs sociaux sont fatigués ?

Michelle  : ouais, je crois que les travailleurs sociaux, ouais, je trouve que c’est un métier difficile en ce moment et depuis quelques années. Euh, je sais comment dire, je trouve que… qu’on est pas dans la, voilà, enfin, ça vient aussi d’autre type de travail et de réflexion. Voilà, il me semble que je ne suis pas dans la plainte comme bon nombre de travailleurs sociaux, je pense que c’est un peu ce qui caractérise les travailleurs sociaux depuis des années, c’est dans l’impuissance et dans la plainte, moi je crois pas.

Enquêteur : depuis le théâtre en fait ?

Michelle : non sûrement pas, non. Mais ça, ça donne vraiment la pêche, et le fait d’y aller par exemple, là c’est très, c’est des gains personnels.

Cependant, si, majoritairement, le biais des conduites artistiques permet d’obtenir une "reconnaissance" qu’elle soit formelle ou informelle, nous avons rencontré des travailleurs sociaux qui, au contraire, "désenchantaient" à l’aboutissement de leur projet artistique. Et la teneur de cette "reconnaissance" semble en partie due au contexte et aux tensions qui peuvent régner dans une institution. En effet, plus celles-ci sont importantes, plus elles prennent le pas sur le travail effectué au quotidien par les travailleurs sociaux. Aussi, les conduites artistiques, si elles engendrent des bouleversements institutionnels (comme nous l’avons montré dans le second chapitre de la partie précédente) participent à ces tensions. Tiphaine, aide médico-psychologique qui travaille dans une MAS [16] , après nous avoir expliqué qu’elle était en "concurrence" avec l’infirmière sur les ateliers d’arts plastiques et que la situation était particulièrement tendue, nous a dit n’avoir eu aucune "reconnaissance" :

Enquêteur : mais le fait qu’il y ait eu une expo, que ce soit bien passé, qu’est-ce que ça vous apporté ?

Thiphaine : rien, rien de rien de rien. Même pas un mot en réunion, on en a pas parlé en réunion. Par contre, ils ont remercié celle qui avait cousu les rideaux.

Enquêteur : parce que les rideaux avaient une importance ? Tiphaine : ah ouais ouais. Une telle avait fait les rideaux, pendant ce temps-là, on l’a remerciée chaleureusement. Ah non, ils n’en ont pas parlé. Pas du tout parlé. Non mais même ça, je l’ai trouvé sec.

Elle aura en revanche des remerciements de la part des parents des personnes handicapées à la suite de l’exposition de peinture qu’elle a organisée :

Tiphaine : par rapport aux parents, je trouve que les échos ont été vraiment positifs, ça alors, j’ai été soufflée. Parce que généralement on dit, les parents ci, les parents ça. Et là, là, il y a des gens qui viennent quand même de la campagne et tout et c’est marrant parce qu’en fait ils captent bien mieux les parents.

Dans ces conditions, la "reconnaissance" se transforme en satisfaction personnelle. Aussi, nous pouvons avancer qu’en l’absence d’un signe institutionnel, les conduites artistiques peuvent également engendrer un repli sur soi professionnel, au sein même de la structure de travail. Autrement dit, le "réenchantement", tel que nous l’avons envisagé dans la formulation de notre hypothèse, serait davantage un "réenchantement pour soi" et n’aurait pas systématiquement de dimension globale, même si les institutions peuvent tirer des bénéfices de ces pratiques ; nous reviendrons sur ce point un peu plus tard.

La transformation des relations avec les usagers : une "violence symbolique" amoindrie

Parmi les bénéfices que nous venons de relever dans la partie précédente, nous avons souhaité approfondir celui qui concerne la "transformation des relations avec les usagers" qui est perçue positivement d’après nos résultats. Cet aspect est apparu de manière plus ou moins prégnante chez les travailleurs sociaux. C’est sous l’angle du concept de "violence symbolique" [17] qu’il nous paraît le plus pertinent d’aborder ce constat. En effet, la relation entre les travailleurs sociaux et les usagers nous semble être une relation de domination au sens retenu par Pierre Bourdieu dans la mesure où il s’agit d’une relation de pouvoir, les deux parties en question n’étant pas sur un pied d’égalité. Bien entendu, cette forme de relation n’est pas forcément consciente. Néanmoins, nous avançons que les conduites artistiques tendraient à réduire cette violence.
Qu’est-ce qui peut conduire à ces changements ? Sont-ce les "effets thérapeutiques" de l’art, du moins la croyance en ces effets [18] (ce qui sous-entend que "naturellement" l’art est producteur d’effet) ? Ou, plus sérieusement, les modalités de l’accompagnement dans le cadre spécifique des conduites artistiques, ne sont-elles pas différentes et n’entraînent-elles pas, de fait, une transformation des relations ? Ainsi, elles pourraient être différentes dans la mesure ou chacune des deux parties se "dévoile", réduisant les distances ou les écarts entre usagers et travailleurs sociaux. Ainsi Alexandra, assistante de service social note, on n’est plus derrière un bureau, et on se met un peu plus, comment dire, on se dévoile un peu plus dans l’action. Si nous reprenons Erving Goffman, sur la "présentation de soi" [19], les relations entre les individus varient suivant les situations. Et dans notre cas, nous pouvons considérer que, si les situations s’effectuent toujours dans un cadre professionnel, les relations sont en revanche différentes ; le cadre institutionnel se modifie, notamment du point de vue des professionnels.
Ainsi, Aline, assistante de service social, estime que les pratiques artistiques étaient le lien qui manquait entre les travailleurs sociaux et les personnes :

Aline : c’était un lien qui nous manquait en fait, comment dire, nous notre travail, c’est un travail très administratif, de présenter des dossiers, d’aider les gens sur le plan financier, sur le plan administratif, répondre à du courrier, leur expliquer ce qu’ils reçoivent, mais on sentait qu’il manquait un maillon en quelque sorte entre nous et ces gens disons pour les aider vraiment à passer un cap, les aider à évoluer et tout.

Karine, monitrice-éducatrice, en dehors du fait que les pratiques artistiques lui apportent une "certaine satisfaction", estime que, par ce biais, elle a un contact privilégié avec les personnes :

Karine : c’est agréable en plus d’avoir un contact assez privilégié, je dirais avec les résidents, parce que bon, comme j’essaie d’en prendre deux ou trois maximums, pendant plusieurs heures, je suis avec ces personnes-là uniquement et ça permet aussi de parler de chose et d’autre en même temps que l’activité, et c’est très important ce genre de contact avec eux, ils apprécient énormément. Donc moi, je suis contente par rapport à mes collègues parce qu’effectivement je fais quelque chose qui se voit entre guillemets, parce que c’est vrai que c’est un boulot où ce qu’on fait en général, ça ne se voit pas, c’est un bien grand mot. C’est assez ingrat comme métier parce qu’on peut avoir autant d’évolution qu’autant de régression avec les résidents, c’est un métier où même l’évolution ne se voit pas forcément, où c’est à très long terme, et de faire ce genre de chose qui se voit, qui vraiment est concret, c’est vrai que c’est assez satisfaisant, c’est quand même une satisfaction personnelle assez importante et puis une satisfaction professionnelle. Mais c’est surtout le contact avec les résidents pendant ces heures-là qui est assez agréable, ouais, c’est un contact assez privilégié qui est important pour moi, et pour les résidents.

À noter que, dans ces propos, elle souligne également le caractère "ingrat" du métier parce que l’évolution des personnes (pour son cas, des personnes handicapées mentales) est inconstante.
Parmi les bouleversements relationnels qu’engendrent les conduites artistiques, la question de la "distance" a été régulièrement reprise par les travailleurs sociaux. En effet, les pratiques artistiques tendent à la remettre en cause. Si certains souhaitent la maintenir pour garder un certain contrôle sur les usagers (en ce sens il s’agit bien d’une relation de pouvoir), pour d’autres, au contraire, elle devient secondaire. Bien que la "distance" reste une notion relativement ambiguë dans le champ du travail social. Michelle, assistante de service social, nous a expliqué que travailleurs sociaux et usagers finissaient par se tutoyer par exemple :

Enquêteur : vous disiez tout à l’heure, vous tutoyez les gens, il y avait une autre relation qui se créait…

Michelle : individuellement oui.

Enquêteur : lors des rencontres, lors des…

Michelle : et puis, les gens deviennent très différents avec les travailleurs sociaux. Je pense à quelqu’un qui dit, son assistante sociale, c’est pas quelqu’un qui fait partie de notre groupe, elle dit maintenant pour moi, mon assistante sociale c’est un partenaire. C’est-à-dire que si je suis pas d’accord avec ce qu’elle dit, je vais lui dire et on va faire des choses ensemble si elle veut bien, et je vais pas tout accepter, je vais donner mon point de vue.

Ainsi, ce qui est considéré comme essentiel dans la formation des travailleurs sociaux est complètement remis en cause. Cependant, le fait d’être plus familier avec les usagers ne signifie pas que toutes les barrières sociales tombent ou sont susceptibles de tomber. Au contraire, l’exercice devient difficile et il devient nécessaire pour le travailleur social de se repositionner constamment afin de conserver sa légitimité professionnelle :

Michelle : il faut toujours qu’on se repositionne par rapport aux gens, c’est-à-dire qu’on tutoie les gens, on les embrasse, on peut les toucher si on participe aux ateliers, faire des choses très physiques avec eux, ça questionne vraiment vraiment notre place… euh voilà, ça, ça m’est difficile pour le moment de…, je pense qu’après les gens ils oublient, après, on se repositionne facilement quand on est dans le bureau autrement.

Autrement dit, à travers les pratiques artistiques, les travailleurs sociaux se retrouvent en quelque sorte dans une situation paradoxale. D’un côté, le nécessaire rapprochement des deux parties en question afin de mener au mieux le projet (ce qui sous-entend une relation qui ne soit plus uniquement administrative, notamment pour les professionnels de l’action sociale) et de l’autre le maintien d’une distance. Cette situation est aussi source de bénéfice symbolique. Nous pouvons avancer également qu’il y a un bénéfice mutuel, autant pour les usagers que pour les travailleurs sociaux. Aussi, la problématique du "don" et "contre-don" régulièrement mise en avant dans les pratiques professionnelles des travailleurs sociaux au regard qu’ils reçoivent plus qu’ils ne donnent (cet aspect reste néanmoins biaisé dans la mesure où ils sont rémunérés pour cette tâche) semble particulièrement bien fonctionner. L’équilibre se créé non pas à partir d’un bien matériel (y compris financier) mais davantage sur la base de biens symboliques peu quantifiables, de l’ordre de la "satisfaction", du "plaisir", de l’ "émotion" sur lesquels nous reviendrons.
Cependant, ce "nouveau" positionnement n’est pas sans poser quelque problème vis-à-vis des collègues de travail qui considéraient que Michelle ne faisait pas du travail social :

Michelle : c’est l’idée que quand on est proche des gens on fait pas du travail social, on n’est pas professionnel… qu’on leur faisait rêver quelque chose qui n’était pas la réalité… Parce que ça rend les gens très autonomes cette action.

Nous avons avancé plus haut que les relations entre travailleurs sociaux et usagers étaient des relations de pouvoir. Cet aspect s’est confirmé dans les remarques des travailleurs sociaux qui ont, à plusieurs reprises, mis en avant la "distance" qu’il était nécessaire de respecter ou au contraire qui devenait secondaire comme si ce n’était qu’un prétexte au fait que les travailleurs sociaux ne peuvent rien à la situation des personnes [20]. Mais si les relations entre les travailleurs sociaux et les usagers changent, qu’ils deviennent plus proches, certains conservent leur distance. Myriam, éducatrice spécialisée, consciente de ces transformations, indique néanmoins qu’il faut rester "distant" :

Myriam : à un moment donné, il faut être distant aussi, on peut partager des choses, mais il faut aussi être claire.

Nous avons également retrouvé cet aspect chez Karine, monitrice-éducatrice. Elle souligne que c’est une "relation de confiance" qui s’instaure entre les deux parties, elle met en avant le fait qu’il faut respecter la "distance" tout en conservant une certaine proximité car les enjeux concernent aussi les collègues de travail :

Karine : il faut faire attention que ce soit pas une relation trop proche non plus euh, pas trop privilégiée non plus, parce qu’après par rapport aux collègues, après c’est pas évident. Si ça devient trop privilégié, ça va être après, "non je veux pas", "je veux elle", "je veux lui", faut vraiment essayer de mettre un maximum de distance tout en étant assez proche d’eux parce que bon faut aussi dire que certains d’entre eux n’ont aucune famille, en fait ils n’ont que nous, les résidents eux-mêmes, leurs camarades ont va dire et les éducateurs, donc euh, il y en a certains, même s’ils sont adultes, qui sont en demande de relation privilégiée. Et c’est important pour eux, même ceux qui ont de la famille, c’est important pour eux.

Aussi, l’autonomie mise en avant précédemment par Michelle peut paraître "effrayante" dans ce champ professionnel, dans la mesure où les barrières qui permettent de garder la "distance" (attitudes langagières, attitudes physiques, etc.) se lèvent et où le "contrôle" se fait moins prégnant. Dans le contexte des pratiques artistiques, Nadine, éducatrice spécialisée, souligne qu’il s’agit, pour elle, des aspects intrinsèques de l’art et de la culture :

Nadine : pour moi l’art et la culture, c’est un espace de liberté donc aussi la personne peut aussi se positionner. Et dans mon ancienne institution, le sujet, il avait du mal à émerger, il était souvent bâillonné. (…) Donc au milieu de tout ça, j’ai essayé de préserver mon intégrité et puis mes valeurs parce que je trouvais que travailler sur l’art et la culture c’était aussi donner la possibilité aux gens de dire j’aime, j’aime pas, j’ai le droit, j’ai pas le droit, je veux, je veux pas et donc de s’affirmer en tant que sujet, c’était vraiment ce que je cherchais et du coup, c’était effectivement dangereux. C’est dangereux l’art et la culture. C’est dangereux, c’est ce qui donne une dignité aux gens, leur dignité leur donne la liberté.

Cet aspect est lié également à l’ancienneté professionnelle qui transforme la manière de voir son métier, mais surtout de voir les personnes autrement, "d’avoir un regard qui n’est pas dans le jugement, de considérer les gens comme ceux qui savent ce qui est bien pour eux". Ainsi, Michelle nous a fait remarquer que ce qu’elle s’interdisait en début de carrière, elle se l’autorise aujourd’hui :

Michelle : je crois que ça m’a appris des choses, oui, oui oui, notamment autour du corps par exemple ou c’est, en même temps, c’est des choses en même temps personnelles, mais je veux dire que nous dans le travail social, on fait abstraction complètement de ça, et c’est intéressant quand même de pas faire abstraction, voilà, mais… de pouvoir toucher les gens par exemple, on se l’interdit beaucoup. Moi, quand j’étais jeune professionnelle, oui, je crois que je me l’interdisais. Alors, c’est aussi parce que j’ai 25 ans d’expérience, mais euh, de pouvoir aller prendre quelqu’un qui va pas bien, de pouvoir aller dans la cuisine, de pouvoir prendre un café ensemble et de bon… (…) moi j’ai changé ma façon de travailler, ça c’est clair. Je sais que ce que je fais quand je reçois les gens qui sont dans une demande d’aide financière, ça ne sert à rien, au fond, ça ne sert à rien, donc je le fais rapidement.

Ce changement d’attitude des travailleurs sociaux fait que leur image [21] s’en trouve transformée et les représentations des usagers vis-à-vis de ces professionnels changent. Elle poursuit en parlant d’une personne qui a suivi l’atelier théâtre :

Michelle : Il y avait par exemple quelqu’un qui a fait une session, issue d’une famille qui a toujours eu affaire aux travailleurs sociaux, des placements d’enfant, etc., vraiment une famille qui vraiment ne pouvait pas supporter les travailleurs sociaux. Donc, elle est arrivée, alors elle en revenait pas, parce que bon elle pensait pas qu’elle allait nous trouver, elle nous trouve et puis bon après, on était pris avec les autres pareils au même niveau, alors vraiment pour le coup, on est vraiment au même niveau, il y a deux personnes qui dirigent l’atelier, c’est Annie et Laurence, et nous, on est comme les autres. Et alors, elle n’arrêtait pas de dire, mais c’est incroyable, des assistantes sociales, mais c’est des assistantes sociales, alors ça vraiment, elle en revenait pas. Et puis après, elle nous a dit, et ben j’ai appris que vous étiez, vous étiez parlables…

Aussi cet élément nous permet de mettre en avant que les relations entre travailleurs sociaux et usagers sont aussi productrices de "violence symbolique" [22] sans pour autant que cet aspect soit calculé ou conscient. Nous pourrions ainsi avancer que les pratiques artistiques contribuent à la diminuer. Fabienne, animatrice, note que les activités artistiques sont un prétexte à penser la relation "autrement" :

Fabienne : De la remise en question, de l’enrichissement personnel. Ça m’a apporté… une ouverture aussi, voilà une ouverture… une ouverture vers un travail de recherche. C’est-à-dire qu’à un moment donné quand on est en confrontation avec, c’est pas le mot confrontation, quand on est voilà en accompagnement, on trouve un public, la rencontre hein, j’ai envie de dire, si on veut aussi rester sur une démarche pas forcément artistique, mais sur une démarche de vouloir toujours essayer de trouver autre chose, de faire autrement, on est en recherche, voilà, je le vois comme ça. Pour moi la démarche artistique, c’est ça aussi, c’est être en recherche de faire autrement, de comprendre les choses différemment, de les voir aussi évoluer…

L’une des spécificités des pratiques artistiques, à notre connaissance, c’est qu’elles s’effectuent dans le cadre d’un groupe. Cette configuration joue un rôle dans la relation, et les rapports qui se créent sont différents. Sans avancer qu’elle permet d’assurer une certaine cohésion sociale, elle construit les liens d’une autre manière. Irène, assistante de service social souligne également qu’un "autre lien" se crée :

Irène : Et puis après moi c’est vrai j’aime bien travailler avec des groupes de personnes, je trouve qu’on a vraiment une autre relation que le travail qu’on peut faire en vis-à-vis avec gens, il y a tout à fait un autre lien qui se créé. Quand les gens vous voient avec un tee-shirt, un vieux tee-shirt, un jean troué et en train de faire de la barbouille comme tout le monde, il y a plein de choses qui se disent finalement et la relation, elle est complètement différente. (…) Quand on est professionnel, on est déjà un peu dressé sur un piédestal. Donc il s’agit d’être à la hauteur et finalement je trouve que c’est très très gratifiant pour tout le monde.

Aussi, ce qu’il est faut noter, c’est que cette démarche collective à des répercutions sur et la relation individuelle et "duelle" entre usager et travailleur social. Elle explique que "ça change complètement la donne, même quand on les revoit à titre individuel". Et ce changement va dans les deux sens, et la relation dominant/dominé (qui est au principe de la « violence symbolique »), tend à se réduire, voire à disparaître. Elle nous a également expliqué que dans les ateliers, elle se livre également, et, de fait, la relation est beaucoup plus "égalitaire" :

Irène  : c’est vrai que nous on parle de chose plus personnelle (…). Il y a vraiment un autre style de relation qui se crée. C’est plus naturel, on joue moins à un jeu finalement, c’est plus improvisé ». En effet, certains usagers arrivent avec un discours bien préparé lors des entretiens. Mais elle estime que le but, c’est d’éviter « ces chemins tout tracés. (…). Le but c’est vraiment d’avancer avec les personnes telles qu’elles sont quoi, avec leurs failles, leurs difficultés, plutôt que de jouer une image. (…) quand je fais un atelier ou quoi que ce soit, je ne suis pas là pour montrer, je ne suis pas professionnelle de l’activité en tout cas, donc j’apprends comme les autres. Donc, c’est pour ça qu’au niveau du théâtre aussi, je suis une participante comme une autre, je dirais.

Cependant, si les actions collectives sont monnaie courante dans le champ spécifique de l’action sociale, elles permettent d’être au plus près de la population. Léone, assistante de service social, souligne qu’un lien entre le chant, pour son cas, et le métier d’assistante de service social était possible. Ça lui a permis de "s’approcher" davantage des personnes. Nous retrouvons au travers des conduites artistiques, en exagérant peut-être, une forme de catharsis dans la mesure où elles "libèrent" de la "distance" :

Léone : je pense que ça m’a permis de faire le lien justement entre le métier d’ASS et puis le métier de chanteuse. Je sentais qu’il y avait un lien possible depuis longtemps, je savais pas comment le mettre en pratique, de changer aussi mon image vis-à-vis des collègues, des partenaires qui ne me connaissaient pas sous cet angle là, de chanteuse quoi, et puis, par rapport aux personnes aidées, au public, je pense que ça m’a permis de m’approcher encore plus de cette population. C’est-à-dire qu’on fait du travail collectif, à mon avis de façon générale et encore plus là peut-être quand on utilise le chant, on est quand même très très proche des gens et on est, enfin plus ou moins, on l’est peut-être jamais sur un même niveau, je trouve que les échanges sont plus égalitaires. J’ai essayé, je pense que ça, j’essaie, au niveau du travail individuel, de le maintenir le plus possible, parce que je pense qu’en individuel quoi qu’on puisse penser, on est quand même sur un plan un petit peu plus supérieur entre guillemets, enfin on n’est pas au même niveau forcément, il y a une relation de pouvoir, enfin, et je trouve que là, avec cette action, j’étais pas dans la même relation. D’ailleurs eux, par exemple, quand je suis en ville, enfin, il m’arrive souvent de croiser des gens du foyer qui vont venir, qui ont participé à l’action, qui vont venir me saluer, ça me gêne pas du tout par exemple. Je rencontre des gens que je ne vois qu’en individuel, ça me gêne, enfin bon, ça me gênait un peu plus avant, d’ailleurs maintenant, ça me gêne moins, je pense que ça a un petit peu bougé ma relation.

Autrement dit, les transformations des relations entre travailleurs sociaux et usagers grâce aux pratiques artistiques dépassent largement le champ d’exécution de ces conduites. Ces dernières remettent en question cette posture professionnelle que nous qualifions de "distance" - dont nous avons souligné qu’elle pouvait être source de violence symbolique -, et bouleversent les repères professionnels au profit d’une relation davantage mesurée et maîtrisée.

Conclusion

À travers cet article, nous avons mis en avant un certain aspect des conduites artistiques des travailleurs sociaux. Dès lors qu’ils en font des usages dans le cadre de leur profession, deux éléments semblent particulièrement marquer les bénéfices symboliques qu’ils en tirent : en premier lieu un espace de liberté dans leur travail et en second lieu une transformation des relations avec les usagers. Autrement dit, nous pouvons avancer que les pratiques artistiques contribuent d’une part à un réenchantement professionnel et d’autre part modifient les rapports avec les usagers dans la mesure où la part de la "distance" relationnelle diminue par un effet émotionnel partagé. Bien que nous ne nous soyons pas spécifiquement intéressé aux bénéficiaires de ce type d’action, dans l’optique d’un questionnement qui articulerait une nouvelle fois les pratiques artistiques et le travail social, il serait nécessaire d’interroger dans quelles mesures la condition émotionnelle peut être productrice d’un lien "durable" en terme d’accompagnement social entre le professionnel et l’usager.

Bibliographie

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[1] Gérard Creux, Les travailleurs sociaux à l’épreuve de la rationalisation du travail social, Les mondes du travail, N°8

[2] Max Weber, Économie et société, Tome 1, Les catégories de la sociologie, Les catégories de la sociologie, Paris, Éditions Agora, 1995

[3] Nous préférons ce terme à celui de malaise plus régulièrement employé, notamment par François Abbaléa. En effet, cette notion n’est pas un concept en tant que tel, mais un sentiment, tandis que le désenchantement renvoie à étayage théorique propre à Max Weber.

[4] Theodor W.Adorno, Théorie esthétique, Paris, Éditions Klincksieck, 1974, p.77.

[5] 6Ibid.

[6] Herbert Marcuse, Eros et civilisation, Paris, Éditions de Minuit, 1963, p.131.

[7] Herbert Marcuse, Contre-révolution et révolte, Paris, Éditions Seuil, 1973, p.152.

[8] Herbert Marcuse, La dimension esthétique : pour une critique de l’esthétique marxiste, Paris, Éditions Seuil, 1979, p.45.

[9] Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Paris, Éditions de Minuit, 1968.

[10] Jean Duvignaud, Sociologie de l’art, Paris, Éditions PUF, 1984, p.22.

[11] cité par Emmanuel Daydé, L’art brut ou la fête des fous, Dada, n°128, avril 2007.

[12] Notre recherche a été construite à partir d’une enquête par entretien auprès de 22 travailleurs sociaux (diplômés d’Etat) ayant des conduite artistiques dans le cadre de leur profession et d’une enquête par questionnaire construit sur la base d’un échantillon de 668 travailleurs sociaux (diplômés d’Etat) dont 60% ayant des conduites artistiques dans le cadre de leur profession.

[13] Alain Accardo dans son ouvrage Le petit bourgeois gentilhomme : sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes, (Marseille, Éditions Agone, 2009), note que le système capitaliste ne fonctionne pas seulement par l’exploitation et l’oppression, mais aussi par l’adhésion de ceux qui sont eux-mêmes exploités, c’est-à-dire qu’il fonctionne à l’aliénation psychologique et morale, entretenue par des espérances de succès individuel le plus souvent fallacieuses. Nous pouvons avancer que le travail social contemporain fonctionne de la même façon. Si la rationalisation semble s’imposer malgré les contestations des travailleurs sociaux, c’est aussi parce qu’ils adhèrent. Et si ce système promeut davantage la réussite individuelle, il ne serait donc guère étonnant qu’ils cherchent avant tout à obtenir des bénéfices individuels de leur pratique.

[14] Nous aurions pu restreindre cette proposition de réponse uniquement à “Promotion” ou lister les différentes formes de promotion. En effet, une “promotion” n’est pas forcément hiérarchique, elle peut-être également financière ou liée à un changement de poste.

[15] Pour illustrer ces propos, Cloé nous a raconté cette anecdote : J’ai reçu vraiment un coup de semonce dans ma carrière d’assistante sociale. Un jour, j’ai reçu un monsieur. Donc, il m’expose des problèmes de couple, il m’expose des problèmes financiers, il m’expose des problèmes relationnels avec sa fille, donc euh, en l’espace de 20 minutes, j’ai mis en route un dossier de surendettement, je lui ai trouvé, enfin je sais plus, j’y été hyper efficace, et en l’espace de 20 minutes, j’ai trouvé des parades à ses problèmes, voilà, j’ai fait des dossiers et voilà. Et à la fin de l’entretien, il me dit voilà, j’aimerais vous demander quelque chose, est-ce que vous pourriez me donner le nom d’une association qui pourrait m’écouter. Alors là, c’est comme si j’avais reçu un coup de rangers dans la gueule, vraiment là je me suis dit ma pauvre fille, il faut faire autre chose, ça été terrible, terrible pour moi. Ça été ouais, une espèce de coup de semonce, là je me suis rendu compte à tel point on était pris par les dossiers, et qu’en fait, cette écoute dont les gens ont terriblement besoin, c’était plus nous qui pouvions l’apporter.

[16] Maison d’Accueil Spécialisé.

[17] Ce concept de “violence symbolique” est défini par Pierre Bourdieu comme une violence douce, invisible, méconnue comme telle, choisie autant que subie, celle de la confiance, de l’obligation, de la fidélité personnelle, de l’hospitalité, du don, de la dette, de la reconnaissance, de la piété, de toutes les vertus en un mot qu’honore la morale de l’honneur. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Éditions de Minuit, 1980, p.219

[18] A titre d’exemple, Christian, éducateur spécialisé, note que L’art c’est vraiment, j’aurais tendance à dire que ce qui peu valoriser la personne, ce qui peut la rendre bien.

[19] Erving Goffman, La présentation de soi : la mise en scène de la vie quotidienne, Tome 1, Paris, Éditions de Minuit, 1973.

[20] Nous faisons ici référence à Pierre Bourdieu lorsqu’il dit que "Les travailleurs sociaux sont dans un rapport très compliqué avec les gens avec qui ils travaillent, dans un rapport de mauvaise foi. Si vous lisez "La misère du Monde", il y a des témoignages pathétiques de travailleurs sociaux qui savent très bien qu’ils ne servent à rien et qui passent la moitié de leurs temps à se faire croire qu’ils servent à quelque chose autant que de le faire croire aux gens à qui ils sont chargés de le faire croire". (Pierre Bourdieu, La sociologie est un sport de combat, documentaire de Pierre Carles, 2001.)

[21] Cf Rapport du CSTS (Conseil Supérieur du Travail Social), L’image des travailleurs sociaux, 1995. Ce rapport met en avant le fait que les travailleurs sociaux “subissent” une image, pas toujours positive et véhiculée par les journalistes, les politiques et les usagers, et une“ image voulue”, c’est-à-dire celle qu’ils souhaiteraient avoir lié à l’absence de clarté de leur champ professionnel.

[22] Nous reprenons le terme de “violence symbolique” au sens de Pierre Bourdieu. Nous renvoyons plus spécifiquement à son article “Comprendre”, in Bourdieu Pierre (dir.), La misère du monde, Paris, Éditions Seuil, 1993, p.903-939.

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